Laurent Galance : légende oubliée de la musique kanangaise et précurseur de la SAPE

Laurent Galance : légende oubliée de la musique kanangaise et précurseur de la SAPE

Auteur-compositeur prolifique, pionnier de la musique moderne à Kananga et figure fondatrice de la SAPE, Laurent Galance demeure une figure aussi brillante qu’injustement reléguée aux marges de l’histoire musicale congolaise.

Né à Demba, dans l’actuelle province du Kasaï Central, Laurent Galance s’inscrit dans la mémoire musicale nationale comme l’auteur de l’inoubliable "Vuluka Dilolo" (Rappelle-toi de ce soir), magistralement interprétée par Tshala Muana. Mais son répertoire ne s’arrête pas là : "J’attends sa lettre", "Ringo", "À la maison ma mère se plaint", "Lufu" — autrefois générique à l’Office Zaïrois de Radio-Télévision (OZRT), devenue RTNC —, ou encore "Je m'appelle Barabbas", "Ngenda nkenga mu tshisuku" et bien d’autres titres, ont marqué leur époque.

Dans les années 1960, il s’installe en Belgique pour ses études. Là, sa passion musicale prend le dessus. Il devient guitariste accompagnateur du chanteur italo-belge Salvatore Adamo, une figure de la chanson européenne.

En 1971, Galance retourne au pays et s’installe à Kananga, dans le quartier Epro de la commune de Katoka. Il y arrive en véritable star : instruments neufs, tenues chics et compagnes européennes à ses côtés. Il y introduit non seulement une musique nouvelle, influencée par le blues et le jerk, mais aussi une esthétique raffinée, ancêtre de la SAPE, qui va influencer toute une génération.

Le formateur des talents et le père spirituel de la SAPE

À Kananga, il est reconnu comme le pionnier de la musique moderne. Des figures musicales comme Fefe Lukomesha, Kabamba Lezy, et Kalala Alla Masasi, s’inspirent de lui. Mais son influence dépasse la musique. Selon Alla Masasi, Laurent Galance a aussi introduit un style vestimentaire audacieux, qui inspirera notamment Kazadi Masta (père d’Alla Masasi) et Joseph Kadima alias "Tarzan", devenu célèbre plus tard sous le nom de Kadima Kula Mambu. Installé à Kinshasa, Kadima va fonder ce qui deviendra le mouvement de la SAPE, qu’il développera avec Adrien Mombele Samba, connu sous le surnom de Stervos Niarcos. Ensemble, ils en feront un phénomène culturel à part entière qui sera popularisé par les musiciens comme Papa Wemba et, plus tard, Kester Emeneya.

Une modernisation du folklore luba

Contre-courant des tendances dominantes en Lingala, Galance modernise le mutuashi, folklore traditionnel luba. À l’époque, il est le seul jeune musicien de Kananga à enregistrer en studio, notamment au studio protestant Tshondo tshia Moyo. Ses œuvres paraissent sur vinyles et cassettes et passent à la radio nationale, tandis que ses contemporains restent cantonnés aux cabarets et concerts.

Un anticonformiste passionné et provocateur

Personnalité sulfureuse, Galance ne se contente pas de faire de la musique. Il vit comme un artiste total, souvent à contre-courant. Une anecdote illustre son tempérament. Tombé amoureux de Tshiela wa Ilunga, fille d’un notable hostile aux musiciens, il vit un amour contrarié par la tradition. Lorsqu’elle est arrachée de force à son foyer par son père, Laurent compose une chanson, "Tshiela wa Ilunga", interprétée un soir à quelques mètres de la maison paternelle. Il y revendique, en tshiluba, avoir appris à la jeune femme les manières européennes, provoquant un tollé dans tout le quartier. La chanson, jamais enregistrée, est restée dans les mémoires comme un acte de défi.

Autre épisode marquant : en 1977, à la mort de Marie-Antoinette Mobutu, épouse du président, le pays décrète un mois de deuil national. Invité à rendre hommage à la défunte à la télévision, Galance, au lieu d’une complainte classique, interprète sa chanson "Lufu" (La mort). En tshiluba, il y chante :
"Il rend l'âme, les médecins ont échoué. La mort ne choisit pas, même si tu es la Sainte Marie, mère du prophète connu."
Une prestation déroutante, presque insolente — mais typique de l’artiste.

Le dernier acte d’une vie libre

Avant de quitter Kananga définitivement vers 1977, Laurent Galance s’installe une dernière année à Demba avec son groupe. Il déménage ensuite à Kinshasa, où il poursuivra discrètement sa vie d’artiste jusqu’à sa mort dans les années 1980. Il s’éteint dans la commune de Barumbu et est inhumé par ses proches.

Son ultime œuvre enregistrée fut la chanson "Barabbas", un autoportrait provocateur dont le refrain entêtant — "Je m’appelle Barabbas… Je mourus à la croix" — continue de hanter les souvenirs de toute une génération de Kanangais.

Laurent Galance fut bien plus qu’un musicien : il fut un précurseur, un provocateur, un passeur de culture et d’identité. Son nom mérite de retrouver la place qu’il n’aurait jamais dû perdre dans le panthéon des figures artistiques congolaises.

Stéphane KANDE