Modeste Kambala ka Mudimbi est une figure emblématique de la
première élite politique congolaise. Né le 17 novembre 1928 à Luluabourg, dans
l’actuelle province du Kasaï central, il incarne la montée d’une génération
d’hommes et de femmes qui, dans les dernières années de la colonisation belge,
ont posé les jalons de la conscience politique congolaise. Son destin tragique,
interrompu brutalement par l’assassinat le 14 octobre 1959 à Muanza Ngoma,
reste l’un des épisodes marquants – mais trop souvent oubliés – de la lutte
pour la dignité et l’autodétermination du peuple congolais.
Un parcours
d’exception au service du peuple
Issu d’une famille enracinée dans les valeurs du travail et
de l’intégrité – fils de Mudimbi wa Kambala Tshialu et de Kayiba wa Tshiaba
Mbumba – Modeste Kambala s’engage très tôt dans les mouvements intellectuels et
associatifs. Il devient ainsi l’un des principaux cadres dirigeants de
l’Association Lulua Frères. En 1956, il est élu président de la Commission des
intellectuels Lulua, signe de la reconnaissance de ses pairs pour ses qualités
de visionnaire et de rassembleur.
Un an plus tard, en 1957, il entre dans l’histoire en
devenant le premier bourgmestre noir de la province du Kasaï, à la tête de la
commune de Nganza, à Luluabourg. Cette nomination constitue une avancée
symbolique dans un contexte colonial encore marqué par l’exclusion des
Congolais des postes de responsabilité. À travers cette fonction, Kambala œuvre
pour une gouvernance de proximité, enracinée dans les réalités locales et
ouverte sur les idéaux d’émancipation.
Un engagement payé au
prix du sang
Homme d’honneur, intègre et profondément attaché à la
justice sociale, Modeste Kambala ka Mudimbi dérange. Son influence grandissante
et sa capacité à fédérer inquiètent certains cercles coloniaux. Le 14 octobre
1959, il est assassiné dans des circonstances atroces. Un sujet belge, avec ses
domestiques Luba Lubilanji surprit ce notable, à la campagne à Muanza-Ngoma. Sous
la conduite de ce belge, Modeste Kambala fut assassiné dans des conditions
ignobles et innommables. Le lendemain de ce forfait les Belges répandirent le
bruit que les Baluba de Kalonji avaient tué Modeste Kambala. Ce qui, en partie,
n’était pas faux. Mais les maitres à penser de ce crime, c’était bien la
communauté belge. Cet assassinat fut l’étincelle qui mit le feu aux poudres.
Ainsi donc les mariages contractés, les amitiés, les origines communes furent
oubliées…et les enfants utérins du Kasaï s’entretuèrent.
Se déclancha une série de violences intercommunautaires
sanglantes entre Lulua et Lubilanji – deux communautés sœurs, composantes du
peuple Luba que l’administration coloniale belge avait méthodiquement divisées
pour mieux régner. L’assassinat de Kambala, lui-même Lulua, par des membres de
la communauté Lubilanji, s’inscrit dans cette stratégie coloniale du
"diviser pour régner".
L’impact fut tel que le roi Baudouin Ier en personne fit le
déplacement à Luluabourg en décembre 1959, dans une tentative de désamorcer la
colère populaire et calmer les esprits. Trop tard. La fracture était déjà
consommée.
Héritage et postérité
Marié à Marie Tshinshipela, Modeste Kambala ka Mudimbi
laisse derrière lui une famille digne de sa mémoire : Jean Muanba Kambala, Pierre
Bulebumue Kambala, Agnès Kayiba Kambala, et François Kalala Kambala. Mais plus
encore, il laisse une trace ineffaçable dans l’histoire politique du Congo :
celle d’un homme courageux, éclairé, tombé parce qu’il avait osé rêver d’un
avenir libre et équitable pour son peuple.
Aujourd’hui encore, son nom reste absent des grandes pages
officielles de l’histoire congolaise, malgré le rôle central qu’il a joué dans
l’éveil politique du Kasaï et la résistance à l’oppression coloniale.
Pionnier, bourgmestre, intellectuel, martyr, Modeste Kambala ka Mudimbi fut bien plus qu’un dirigeant local. Il fut une conscience. Une voix. Une espérance. Sa mémoire mérite d’être ravivée, honorée et transmise aux générations futures comme un symbole de la dignité bafouée, de l’engagement sacrifié, mais aussi de la résistance indomptable d’un peuple en quête de liberté.
MULOPWE Wa Ku DEMBA